Recherche des Récits Vivants

Ce qui fonde la Carte des prises et des possibles

De l’imaginable au praticable

Une synthèse accessible des recherches mobilisées par les Récits Vivants — et de ce que la carte propose de relier sans confondre.

Entre ce que nous pouvons imaginer et ce qui peut réellement devenir autrement, où se trouvent les passages ?

Nous savons imaginer beaucoup de choses qui n’arrivent jamais : une autre manière de travailler, une relation différente, une organisation plus juste, un projet, une institution transformée, une autre manière d’habiter un territoire ou de vivre ensemble.

Parfois, le problème n’est pas que l’alternative manque. Elle existe déjà dans nos pensées, dans nos récits, dans nos discussions. Et pourtant, quelque chose manque encore entre « cela pourrait être autrement » et « quelque chose peut réellement devenir autrement ici ».

Cette carte n’est ni une théorie générale du changement ni une méthode universelle.

Elle rassemble et met en relation plusieurs familles de recherches qui utilisent des concepts différents et répondent à des questions différentes : affordances, capabilités, agency, prises, institutions, transitions sociotechniques, dépendances au sentier.

Aucune de ces traditions ne contient à elle seule la carte. Et la carte ne prétend pas les remplacer.

Rendre traversables ensemble des connaissances qui restent souvent dispersées.

IMAGINABLE → PRISES → PRATICABLE → ÉPREUVE → CE QUI RÉPOND → RECOMPOSITION
LE MILIEU TRAVERSE L’ENSEMBLE
1
L’imaginable

Avant d’agir, encore faut-il qu’autre chose puisse être envisagé

Qu’est-ce qui pourrait être autrement ?

Une transformation commence parfois bien avant l’action : lorsqu’une situation jusque-là considérée comme inévitable cesse de l’être, lorsque nous pouvons nous représenter une autre possibilité.

Mustafa Emirbayer et Ann Mische proposent de comprendre l’agency comme un processus inscrit dans le temps : nos actions sont liées à des habitudes et expériences héritées du passé, mais aussi à notre capacité de nous projeter vers des possibilités futures et à notre faculté d’évaluer pratiquement ce qu’exige la situation présente.

Ce que nous pouvons imaginer n’est pas pour autant devenu réalisable.

Distinction. « L’imaginable » est une catégorie des Récits Vivants. Elle n’est pas le nom donné par Emirbayer et Mische à leur modèle.
2
Les prises

À quoi un possible peut-il s’accrocher ?

Personnes, ressources, compétences, règles, lieux, technologies, appuis…

Une idée ne rencontre jamais un monde vide. Elle rencontre des personnes, des objets, des compétences, des relations, des lieux, des technologies, des règles, des habitudes et des institutions.

Les affordances

Dans l’approche écologique de James J. Gibson, la notion d’affordance permet de penser des possibilités d’action dans la relation entre un être vivant et son environnement. Cette filiation soutient une intuition importante de la carte : un environnement n’est pas seulement ce qui nous entoure ; il participe à ce que nous pouvons faire.

Les prises

Christian Bessy et Francis Chateauraynaud ont développé une sociologie de la perception attentive aux relations entre personnes, objets, dispositifs, compétences et normes, jusqu’à parler d’un « art de la prise sur le monde ».

Distinction. La « prise » des Récits Vivants est volontairement plus large. Elle désigne ici ce à quoi un possible peut effectivement s’accrocher dans une situation. Elle n’est ni un synonyme d’affordance, ni une simple reprise du concept de Bessy et Chateauraynaud.
3
Le praticable

Disposer d’une ressource ne signifie pas pouvoir réellement agir

Qu’est-ce qui est réellement accessible, pour qui, sous quelles contraintes et à quel coût ?

L’approche par les capabilités, initiée par Amartya Sen puis largement développée, distingue les ressources dont une personne dispose des possibilités réelles qu’elle possède de faire ou d’être quelque chose.

La littérature sur les capabilités parle notamment de facteurs de conversion personnels, sociaux et environnementaux. Ils influencent la possibilité effective de convertir une ressource en réalisation.

Exemple simple.

Posséder un vélo ne signifie pas automatiquement pouvoir se déplacer à vélo. Il faut pouvoir physiquement l’utiliser, savoir en faire, disposer d’infrastructures appropriées et évoluer dans des conditions sociales qui permettent effectivement son utilisation.

Pour la carte, cette distinction permet de passer de « quelque chose existe » à « pouvons-nous effectivement nous en saisir ici ? ».

Distinction. La séquence « prises → praticable » appartient à la traduction des Récits Vivants. Ce n’est pas un modèle formulé par Sen.
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Le milieu

Rien ne devient praticable hors-sol

Qu’est-ce que le milieu rend possible — et qu’est-ce qu’il rend difficile ?

Albert Bandura décrit l’action humaine à travers notamment l’intentionnalité, l’anticipation, l’autorégulation et la réflexivité, tout en l’inscrivant dans un réseau d’influences sociostructurelles. L’approche par les capabilités conduit elle aussi à considérer les conditions personnelles, sociales, politiques et environnementales.

À une autre échelle, les recherches sur les transitions sociotechniques montrent que les grands systèmes ne sont pas composés uniquement de technologies : ils associent notamment objets techniques, connaissances, marchés, réglementations, significations culturelles, infrastructures et réseaux.

Le milieu influence ce que nous pouvons imaginer, les prises auxquelles nous avons accès, ce qui devient praticable, les expériences que nous pouvons tenter et leurs conséquences.

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Les trajectoires

Le passé agit aussi sur les possibles

Les institutions, infrastructures, habitudes et technologies présentes résultent de trajectoires antérieures. Les travaux de Paul Pierson sur la dépendance au sentier montrent notamment l’importance des séquences temporelles et des mécanismes de rendements croissants : certaines trajectoires, une fois engagées et renforcées, peuvent devenir particulièrement difficiles à inverser.

Les recherches sur les transitions sociotechniques éclairent également la stabilité, les verrouillages et les interactions entre innovations émergentes et régimes établis.

La carte des possibles possède une histoire.

Limite. Toute persistance ou résistance au changement ne relève pas automatiquement de la dépendance au sentier.
4
L’épreuve

Lorsque le possible cesse d’être seulement imaginé

Que pouvons-nous tenter pour faire répondre la situation ?

Nous pouvons analyser longtemps une situation. Mais quelque chose change lorsque nous essayons effectivement d’y agir : une conversation, un prototype, une nouvelle pratique, une expérimentation limitée, une décision, une action collective.

La carte appelle ce moment L’ÉPREUVE : lorsqu’une possibilité suffisamment praticable rencontre effectivement une situation et produit des conséquences.

Distinction. « L’épreuve » telle qu’elle apparaît ici n’est pas présentée comme la traduction directe d’une théorie scientifique unique. C’est une catégorie de synthèse des Récits Vivants.
5
Ce qui répond

Observer ce qui arrive plutôt que demander au réel de confirmer notre récit

Qu’est-ce qui s’est effectivement passé ?

Quelque chose fonctionne. Quelque chose résiste. Quelque chose échoue. Un effet inattendu apparaît. Une personne réagit autrement que prévu. Une nouvelle possibilité devient visible.

La carte rassemble ces phénomènes sous l’expression CE QUI RÉPOND.

Précaution. « Le monde répond » n’est pas présenté comme un concept scientifique. Il s’agit d’une formulation narrative pour désigner ce qui devient observable lorsqu’une action rencontre une situation qui ne dépend pas entièrement de nous.

La question n’est plus seulement « mon idée fonctionne-t-elle ? », mais « qu’est-ce que ce qui arrive m’apprend sur la situation ? »

6
La recomposition

Après l’expérience, la carte n’est plus tout à fait la même

Qu’est-ce que cela change pour la suite ?

Une tentative peut échouer à produire le résultat attendu tout en révélant une contrainte jusque-là invisible. Une réussite peut créer de nouveaux problèmes. Une rencontre peut faire apparaître une relation qui n’existait pas auparavant. Une expérimentation peut révéler une prise inconnue.

Les recherches sur les transitions montrent que les transformations systémiques ne suivent pas nécessairement un chemin unique. Les institutions elles-mêmes ne sont pas simplement des cadres immobiles : elles structurent les situations d’action et sont aussi constituées et reconstituées dans les interactions humaines.

Qu’est-ce que ce qui vient d’arriver change dans notre manière de voir la situation et d’envisager la suite ?

La proposition des Récits Vivants

Alors, qu’est-ce qui appartient réellement aux Récits Vivants ?

Les Récits Vivants n’ont inventé ni les affordances, ni les capabilités, ni l’agency, ni la dépendance au sentier, ni les transitions sociotechniques. Ils ne prétendent pas non plus fusionner ces traditions dans une théorie unique.

Leur proposition consiste à remarquer que plusieurs de ces recherches éclairent, depuis des disciplines et des échelles différentes, une question commune :

Entre ce que nous pouvons imaginer et ce qui peut réellement devenir autrement, où se trouvent les passages ?

Relier

Mettre en regard des recherches sans les confondre.

Traduire

Transformer une constellation de concepts en questions simples adressables à une situation.

Rendre utilisable

Passer d’une bibliothèque de concepts à un objet d’orientation.

Ce que la carte ne dit pas

Ses limites font partie de la carte

Elle ne démontre pas qu’une transformation aura lieu. Elle ne prédit pas son résultat. Elle ne fournit pas une explication exhaustive de l’action humaine ou du changement social.

Elle ne signifie pas qu’il suffirait de « trouver une prise » pour dépasser des rapports de pouvoir, des inégalités matérielles ou des verrouillages institutionnels. Elle ne suppose pas non plus que toute situation puisse être transformée par la seule initiative de celles et ceux qui la vivent.

Une règle de méthode.

Si une situation résiste à sa grammaire, la première question ne devrait pas être « comment faire entrer cette situation dans la carte ? », mais « qu’est-ce que cette situation nous oblige à changer dans la carte ? »

Une carte transformable

Une interface publique de la recherche

La Carte des prises et des possibles ne cherche pas à dire au lecteur où aller. Elle cherche à l’aider à distinguer ce qu’il peut imaginer, les prises disponibles, ce qui est réellement praticable, ce qu’il peut essayer, ce qui arrive lorsqu’il essaie, et ce que cette rencontre transforme dans la compréhension de la situation.

La recherche fonde la carte.
La carte rend certaines relations entre ces recherches visibles et accessibles.
L’expérience confronte la carte au réel.
Et ce qui résiste doit pouvoir transformer la carte.

Une carte du changement qui ne pourrait plus elle-même changer finirait par contredire ce qu’elle cherche à montrer.

Repères bibliographiques commentés

Les filiations mobilisées

Cette sélection n’est pas exhaustive. Elle indique les principales filiations intellectuelles mobilisées par la carte et, surtout, la limite de ce que nous leur faisons dire.

James J. Gibson — The Ecological Approach to Visual Perception (1979)

Apport. Possibilités d’action dans la relation entre organisme et environnement.

Limite. Les « prises » de notre carte sont une catégorie synthétique plus large.

Repère documentaire ↗

Amartya Sen — approche par les capabilités ; synthèses contemporaines notamment par Ingrid Robeyns

Apport. Distinction entre ressources et possibilités substantielles ; rôle des facteurs de conversion.

Limite. La chaîne « prises → praticable » appartient à notre traduction.

Stanford Encyclopedia of Philosophy ↗

Mustafa Emirbayer & Ann Mische — “What Is Agency?” (1998)

Apport. Une conception temporelle de l’agency articulant habitudes, projection et évaluation pratique.

Limite. « L’imaginable » est notre catégorie.

JSTOR ↗

Albert Bandura — “Social Cognitive Theory: An Agentic Perspective” (2001)

Apport. Intentionnalité, anticipation, autorégulation, réflexivité et formes de l’agency dans un environnement sociostructurel.

Limite. La carte ne réduit pas l’agency à la seule capacité individuelle de passer à l’action.

DOI ↗

Christian Bessy & Francis Chateauraynaud — Experts et faussaires

Apport. Une sociologie de la perception et des épreuves développant une pensée de la « prise sur le monde ».

Limite. L’usage des Récits Vivants est plus extensif.

IDHES / CNRS ↗

Frank W. Geels — transitions sociotechniques ; Geels & Schot — trajectoires de transition

Apport. Des systèmes associant technologies, pratiques, infrastructures, réglementations, connaissances, marchés et significations culturelles.

Limite. La carte n’est pas une version simplifiée de la Multi-Level Perspective et n’est pas un modèle prédictif.

DOI ↗

Paul Pierson — “Increasing Returns, Path Dependence, and the Study of Politics” (2000)

Apport. Séquences, timing et rendements croissants dans le renforcement de certaines trajectoires.

Limite. Toute résistance au changement ne relève pas automatiquement de la dépendance au sentier.

Cambridge ↗

Sue E. S. Crawford & Elinor Ostrom — “A Grammar of Institutions”

Apport. Règles, normes et stratégies partagées structurant des situations d’action.

Limite. « Le milieu » des Récits Vivants englobe davantage de dimensions.

Cambridge ↗
Note de méthode

Les rapprochements proposés ici sont des relations de travail, et non la démonstration d’une équivalence entre les théories citées. Affordance, capabilité, agency, prise, institution et régime sociotechnique ne sont pas différents noms d’un même phénomène.

La Carte des prises et des possibles commence précisément dans l’espace entre eux.

Imaginer → trouver prise → rendre praticable → éprouver → observer ce qui répond → recomposer.

Non comme une loi. Non comme une recette. Comme une carte à mettre elle-même à l’épreuve.

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